Dix ans après, la vie toujours en sursis….

Written by on January 11, 2020

Publié le 2020-01-10 | Le Nouvelliste: Mercredi 8 janvier 2020. Peu avant 16 heures, des nuages gris ont enveloppé les trois croix posées au sommet de la colline. En contrebas, se trouve le mémorial des victimes du séisme du 12 janvier 2010 toujours inachevé. Le silence n’est interrompu que par des rafales de vents fatiguées de danser sur le littoral aux reflets argentés. Sur ce site au paysage de carte postale, il y a, bien enfouis dans les entrailles de la terre, des morts, nos morts,  beaucoup de morts ; ceux dont la vie a été brisée, les histoires contrariées. Ils ont été enterrés dans l’urgence de l’épidémie à éviter,  mais aussi, pour certains, dans le temps qu’il fallait arrêter pour dire une prière, verser de l’eau bénite sur des corps en putréfaction avancée. Les fosses communes, creusées çà et là par le CNE, sont là, sous nos pieds. La personne jamais retrouvée est peut-être ici, désormais plus intime avec la poussière sur laquelle des larmes de chagrin ont été versées, sur laquelle, à chaque cérémonie officielle depuis dix ans, des fausses promesses de vivre autrement, de construire autrement ont été balancées.

Le « build back better » qui a dansé sur les lèvres de René Préval, Michel Martelly et Bill Clinton… ne s’est jamais concrétisé dans la glaise du réel. La pornographie humanitaire a fait son temps, déshabillée par la vérité des résultats. Les promesses et les millions ont connu aussi le même destin.  Autour du mémorial du 12 janvier, jusqu’à Cabaret, au nord, et Canaan plus à l’est, l’emprise au sol, l’impressionnant pullulement de constructions anarchiques dans les piémonts raconte ces promesses non tenues, la volonté des déçus, des habitués au non-état de vivre avec l’empressement du passant pressé, du mort en sursis profitant de chaque jour, comme si c’était le dernier.

Sans prendre en compte, dans beaucoup de cas, les recommandations du micro-zonage sismique, des caractéristiques des sols nécessitant l’application de techniques de construction parasismiques adaptées, Canaan, adossé aux monts semi-arides de la chaîne des Mattheux, s’étend. La ville monstre, des maisons tombeaux sont conçues dans le dos de l’État, de la municipalité de Croix-des-Bouquets. Sur des tombes, des fleurs et des mots de regret seront posés au prochain séisme. Mais, entre-temps, ceux qui veulent avoir un toit, vivre, danser, boire, s’amuser, copuler, prier sont pressés de vivre.

En face de Canaan, de l’autre côté, au pied du morne L’Hôpital, traversé par la faille Enriquillo, le désordre urbain a belle vie, les constructions précaires se multiplient. L’arbitrage est difficile pour des petites bourses. Mais beaucoup, même ceux qui s’en remettent au bon Dieu, savent qu’ils sont peut-être en train de creuser leur tombe, celle des gens qu’ils aiment.  

Presque dix ans après, le centre-ville de Port-au-Prince, toujours pas reconstruit, porte les stigmates de ces 35 secondes, de ce mardi-là. La ville n’a pas d’avocat, de maire, de président, de financier, d’architecte à faire de sa renaissance le pari d’une vie, la cause d’une carrière, comme un Corvington. La cathédrale n’est pas reconstruite. La vierge, la patronne de Port-au-Prince, n’est plus dans un abri provisoire mais dans une résidence transitoire. Il n’y a toujours pas de palais national, pas de palais de justice, pas de palais législatif. L’école normale n’est toujours pas reconstruite ni la caserne des pompiers. La vie, pourtant, en dépit des adversités, est vécue.

Il y a ceux qui ont appris à vivre avec leurs blessures, à mettre un pied devant l’autre pour avancer. Pour élever l’enfant d’une sœur, un fils conçu dans l’amour avec une femme qui n’est pas rentrée ce mardi-là. La vie, en dépit des adversités, est vécue. Souvent dans le déni imposé. Imposé par l’impuissance parce que ce qu’il y a tant à faire pour éviter d’avoir des centaines de milliers d’autres morts à déplorer la prochaine fois, à une autre date que les Haïtiens maudiront . Presque dix ans après, la grande zone métropolitaine, construite sur des failles sismiques, a mangé un autre jour. Le soleil a jauni l’horizon avant de faire place aux étoiles sur la tête des vivants et des morts…


La Brise FM | 104.9

[Camp-Perrin - HAITI]

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