Une semaine au Rwanda

Written by on January 29, 2020

Publié le 2020-01-28 | Le Nouvelliste: A l’invitation de la Fondation W.K. Kellogg, 21 Haïtiennes et Haïtiens ont passé une semaine au Rwanda du 7 au 14 novembre 2019. Le temps de participer à une conférence internationale, de rencontrer des responsables publics, des acteurs de la société civile et de visiter le travail de l’antenne de Partners in Health-Zanmi Lasante (PIH) dans la ville de Butaro. La visite a été riche en enseignements, et Frantz Duval, notre rédacteur en chef, n’a pas pu s’empêcher de comparer Haïti et le Rwanda, deux pays montagneux, de superficie, de population et d’économie égales.

La visite au Rwanda commence par une escale en Ouganda, à Entebbe. Le nom de la ville est familier pour la génération qui a vu « Raid sur Entebbe » au cinéma et entendu parler du général-maréchal-docteur-président-dictateur Idi Amin Dada, ancien homme fort de l’Ouganda. L’escale se passe vite, d’ailleurs on ne sort pas de l’avion. L’aéroport, de ce que l’on voit à partir des hublots, n’est pas des premières fraîcheurs. Vivement que l’on arrive à Kigali.

Le Rwanda : qui n’en a pas entendu parler ? Chacun s’en est fait une idée à partir des articles de la presse internationale, a vu le film poignant de Raoul Peck « Quelques jours en avril (Sometimes in April) ». Pour Kesner Pharel et moi, qui partageons le même vol, on a pris note que le pays se relève et qu’il vient de s’offrir des publicités sur les T-shirts des équipes d’Arsenal et du Paris Saint-Germain (PSG) pour attirer les touristes. Avec Magalie Noël Dresse, arrivée sur le même vol que nous, nous sommes fébriles et pressés de découvrir ce Rwanda idéalisé depuis quelques années, loin du génocide de 1994.

Un peu d’Haïti

Sur le papier, le Rwanda c’est 26 338 kilomètres carrés pour 12 millions d’habitants avec un revenu par tête de 830 dollars. Haïti c’est 27 750 kilomètres carrés pour 11 millions d’habitants avec un revenu par tête de 719 dollars. Des statistiques presque semblables, mais une vraie distance sépare les deux nations : le projet pays.

La différence abyssale, on la découvre dès qu’on pose le pied dans le petit aéroport de Kigali. Tout est à sa place. Tout est propre. Chaque centimètre carré est utilisé à bon escient. Et ce ne sera que le début.

Sur le parking, nouvelle surprise. Il n’y a pas de foule oisive et agressive. Chacun est là pour faire ce qu’il est venu faire : offrir des services ou récupérer un passager. L’enceinte de l’aéroport est fleuri et sécurisé. Cela aussi change d’Haïti. Fleuri est ici synonyme de parterres bien entretenues. Tout Kigali est ainsi chouchouté par une armada de jardiniers toujours au travail. L’armée, la police et des agents de sécurité sont partout. Ils veillent. Chaque édifice public, chaque entreprise, chaque carrefour a ses sentinelles ou ses préposés aux vérifications d’usage, avec ou sans arme, avec ou sans détecteur de métal.

On le comprend vite, le pays est dirigé par un général, Paul Kagame, élu après avoir gagné une guerre de libération. Il a des ennemis internes et d’autres hors de ses frontières. Le sentiment d’être enclavé et assiégé n’est pas une vue de l’esprit au Rwanda. Cela tient de réalités géographique, politique et militaire.

Le temps de rejoindre l’hôtel, nous sommes déjà -Loune, Ryan, Dana, Jacky, Roro, Rolphe, Max, Marie Millande, Coralie, Magalie, Marie Marcelle, Max, Lochard, Marc, Rosemilla, Maryse, Verly, Nicole, William, Paul, Maureen, Elisabeth, Rhoda- un groupe d’Haïtiens et d’amis d’Haïti venu découvrir ou redécouvrir le Rwanda à l’invitation de la Fondation W.K. Kellogg, un des partenaires de Partners in Health-Zanmi Lasante (PIH). On a une semaine pour le faire et pour participer à la conférence Women Leaders in Global Health (WLGH19) qui réunit un millier de femmes, venues de plus de soixante-dix pays. Toutes les femmes participant à la conférence, y compris celles venues d’Haïti, occupent des postes de responsabilité, sont des leaders dans leur domaine de pratique de la médecine. Tenir cette conférence au Rwanda semble aller de soi. Les femmes occupent plus de 60% des postes au Parlement, elles tiennent plus de 50% des portefeuilles ministériels dans le pays des mille collines. Rien à voir avec les statistiques haïtiennes.

Dès le lendemain, la délégation haïtienne composée d’élus, d’universitaires, de médecins, d’infirmière, d’économistes, d’entrepreneurs, de journaliste, de membres de la société civile découvre la ville. Le sentiment du premier soir est conforté. Située sur de hauts plateaux, à 1,567 mètres d’altitude, Kigali est d’une fraîcheur exquise. Pour comparer, Furcy est à 1,534 mètres du niveau de la mer. C’est tout dire du choc thermique pour ceux qui viennent de Port-au-Prince, ville située à une altitude moyenne au-dessus du niveau de la mer de 96 mètres. Tout au plus, notre capitale culmine à 580 mètres maximum, sur ses points les plus élevés.

En une semaine, la délégation aura la chance de voir le meilleur du Rwanda. De découvrir la cuisine et le Kigali pour touriste, d’aller en province et de voir de loin vivre les gens du pays. Certains membres de la délégation ont même pu rencontrer des acteurs de la société civile locale, pas les opposants ni les critiques du régime. Le pays est tenu d’une main de fer. Partout, on essaie de réformer, d’unifier par l’éducation, la langue, les lois. Cela est palpable. Les servitudes sont les mêmes pour tous, y compris celle de participer au nettoyage de la ville, action que même le président de la République accomplit régulièrement.

Villes vertes et propres

Ce n’est donc pas par hasard qu’à Kigali la propreté est exemplaire. Les ordures sont enlevées porte à porte. Chacun fait sa part. La sécurité est aussi exemplaire. La capitale du Rwanda se classe parmi les villes les plus sûres au monde.

Assainissement et sécurité sont des objectifs tellement inatteignables en Haïti qu’au Rwanda on croit rêver. Même au grand marché de la ville, semblable à notre Marché en fer dans ses beaux jours, là où les produits sont étalés dans le même désordre qu’en Haïti, avec profusion de couleurs et d’odeurs, la propreté et l’ordre règnent.

A Kigali, la verdure est partout. Les rues sont bien entretenues. Asphaltées ou pas. Aucune trace de fatras. La circulation est dense. Le transport de passagers se fait en bus ou en taxi à Kigali, mais aussi par motocyclette avec casque obligatoire pour les deux passagers. Beaucoup, beaucoup de motocyclettes circulent. Les bicyclettes, très utilisées dans les faubourgs et en province, même sur les pistes en terre battue, sont aménagées pour faire place confortable au passager. Beaucoup de gens vont à pied. N’étaient les policiers nombreux et l’ordre des usagers, on se croiraient en Haïti.

L’incontournable génocide

Notre première visite est pour le Mémorial du génocide de 1994. Rien d’extraordinaire. Une simple maison comme on en voit en Haïti. Une scénographie minimaliste. Pas d’effets spéciaux. Des photos et des mots. Une histoire du génocide et des génocides. Il suffit cependant de regarder les yeux dans les yeux les images des victimes pour se sentir troublé. Des enfants, des femmes, des hommes, des vies hachées à l’arme blanche pendant une centaine de jours, de façon systématique. La haine à son paroxysme. Au Rwanda on a tué des centaines de milliers de personnes à cause de leur appartenance éthnique. Hutus contre Tutsis. Hutus tuant des Tutsis. Ou Hutus tuant Hutus parce qu’ils avaient tenté de protéger des Tutsis. Cent mille, deux cent mille, près d’un million au total, entre avril et juillet 1994.

Entre fosses communes sur le site et le défilé silencieux des visiteurs, chacun sort de ce périple porteur d’un malaise. Fort. Poignant. Inquiétant.

On se sent vidé de son humanité quand on se rend compte qu’il n’existe aucun mémorial en Haïti pour nous permettre de nous souvenir du séisme du 12 janvier 2010 ou des trente années de la dictature des Duvalier. Le Rwanda regarde son passé, essaie de s’en guérir. Haïti occulte ses démons pour espérer les étouffer.

Le Mémorial du génocide est une visite obligatoire à Kigali. Pour aller plus loin, il faut parler aux survivants. C’est une expérience troublante. Quand ils vous expliquent que le génocide a mis face à face des voisins et des amis et qu’ils se sont entretués sans se poser de question et sans remords. Cela vous résume une version de l’être humain qui donne froid dans le dos. Surtout quand on sait que l’homme est le même partout.

La visite au Rwanda s’achèvera le 14 novembre 2019 sans que le poids du génocide ne s’évapore au-dessus de la délégation haïtienne une question : cela peut-il se produire chez nous ?

Le Rwanda, une visite ou la lecture de son histoire, est incontournable pour comprendre jusqu’où les Hommes peuvent aller dans la cruauté et pour apprécier comment l’Homme peut se sublimer dans la réconciliation et le dépassement. Cela ne tient qu’à un fil.

Dépasser le passé

Cela dit, le Rwanda ce n’est pas seulement un passé qui peut ressurgir à tout moment. C’est surtout un avenir que le présent essaie de forger meilleur. A chaque visite d’un membre de la délégation dans une institution tenue par l’Etat rwandais, chaque Haïtien est revenu avec le sentiment que les autorités savent ce qu’elles font, ce qu’elles recherchent et au profit de qui elles travaillent.

On a cru, les premiers jours, que Kigali était de la poudre aux yeux. Il nous a fallu quitter la ville, aller jusqu’à Butaro, une bourgade située à 96 km de Kigali, mais à 2 h 30 de route, pour comprendre que des efforts sont faits partout pour atteindre sinon l’excellence mais le mieux-être. Tout est si semblable à Haïti, mais si loin d’Haïti.

La route en terre battue quand on laisse la nationale, les scènes de vie attrapées pendant tout le trajet, les grappes de gens en conversation sur les bas-côtés, les femmes aux champs (parce qu’il manque encore d’hommes, beaucoup ont été tués pendant le génocide, nous explique-t-on) cultivant le thé, les enfants délaissant leur jeu pour courir après la voiture, les vendeurs de canne à sucre, friandise appréciée comme en Haïti, les habitats dispersés, la culture en terrasses sur des flancs de pentes abruptes, les sacs de charbon de bois en attente d’une occasion pour rentrer en ville (on s’en sert pour la cuisson des aliments, autre aspect que le Rwanda et Haïti partagent), les haltes dans un carrefour-boutique pour que voyageurs et chauffeurs se sustentent et se reposent quelques instants, tout ressemble à Haïti dans ce pays de morne après morne.

Ça et là, des nappes de brouillard et des gens en marche qui cherchent la vie. Le Rwanda est un vrai pays de deyè mòn gen mòn. Le pays des mille collines porte vraiment son nom. La  température est très fraîche en ce mois de novembre. Imaginez que tout Haïti vivrait entre Furcy et Kenscoff pour comprendre ce que cela implique. Pour ne rien gâcher, les accotements sont fleuris, les bosquets entretenus, les routes en terre drainées, rien de sophistiqué, mais l’essentiel indispensable pour permettre l’utilisation de la chaussée en tout temps. Entre flaques d’eau et boue épaisse, le Rwanda a des routes semblables à celles d’Haïti. Il y a beaucoup de motocyclettes en ville pour le transport de passager mais surtout des bicyclettes en province pour le même usage. Le pays a une économie du transport en pays pauvre différente de celle d’Haïti où la moto, quoique coûteuse à l’achat, à l’usage, à l’entretien, à l’utilisation et après un accident, domine.

Partners in Health-Zanmi Lasante (PIH), le lien Haïti-Rwanda

A Butaro se trouve un hôpital mis en place par Partners in Health-Zanmi Lasante (PIH). On y croise les même visages de souffrance, les mêmes patients recroquevillés sur des bancs, sans doute les mêmes pathologies et le sida, des malades venus de loin, attirés par la réputation de l’hôpital, comme cela se fait en Haïti. Seul le silence frappe. L’attente est calme. Et les installations d’une propreté exemplaire.

La grande différence est ce carré réservé au largage des médicaments et autres intrants médicaux par drones. Le Rwanda a lancé le système avec une start-up américaine et permis l’implantation sur son territoire d’une réponse rapide par drones. Tout s’invente. La technique, comme les règles de cette nouvelle forme d’aviation sans pilote. Le Rwanda se veut en avance, fait tout pour dépasser ses voisins et surtout se bat pour rencontrer tous les critères des organisations internationales. Ce, dans chaque domaine. Atteindre le développement est une vraie quête. Mettre les Rwandais au cœur du processus une obligation. Les femmes et les enfants d’abord, une exigence. Et cela marche. Lentement mais sûrement.

Visiter les installations de l’hôpital de Butaro de Zanmi Lasante où des expériences apprises en Haïti à Cange, petit village près de Mirebalais, sont mises en pratique et vice versa, donne une certaine fierté. Haïti et le Rwanda ont un cordon ombilical commun grâce à Zanmi Lasante qui œuvre dans les deux pays. Paul Kagame a permis l’implantation de Partners in Health-Zanmi Lasante (PIH) dans son pays depuis quinze ans parce qu’il avait entendu parler de leur succès en Haïti, pays pauvre et montagneux, si semblable au sien. Le Dr Paul Farmer s’en réjouit, mais il faut se désoler que les autorités haïtiennes n’aient pas encore eu la chance de découvrir le travail de Partners in Health-Zanmi Lasante (PIH) en Haïti même…

A quelques kilomètres de l’hôpital se dresse l’University of Global Health Equity. L’Université de l’équité en santé mondiale, selon sa propre définition, réinvente l’éducation à la santé pour garantir que des soins de santé de qualité atteignent chaque individu dans tous les coins du globe. Affiliée à Partners in Health-Zanmi Lasante (PIH), ce centre essaie de faire les choses autrement et de diffuser une vision de la médecine qui convient aux plus pauvres. Car avant les techniques de la médecine, il faut une vision, une approche, un engagement au médecin. Un désir d’accomplissement. L’UGHE se trouve au Rwanda, mais elle aurait pu être en Haïti. La grande différence c’est que ce pays apprécie et valorise le travail de l’ONG née en Haïti. Les dernières techniques sont déployées dans ce coin perdu du Rwanda pour apprendre à des étudiants venus du monde entier, dans des salles qui se nomment « Cange » ou « Mirebalais » de nouvelles approches. C’est admirable et cela fait envie tant notre monde médical navigue sans des objectifs précis comme tout notre système éducatif. Au Rwanda, on connaît les problèmes du pays et on leur cherche des solutions, chaque jour. En Haïti, nous rêvons d’un pays sans problèmes et de la manne du ciel, tous les jours.  

Kigali, au-delà de la vitrine

Kigali est sans doute une belle vitrine pour le Rwanda avec ses hôtels, son grand stade de football, son stadium tout neuf pour le basket-ball, son centre de convention up-to-date, ses centres commerciaux, ses immeubles plus vides qu’occupés, sa ligne aérienne, son prochain aéroport d’un coût de 1.3 milliard de dollars qui se rêve en hub pour l’Afrique. Elle a ses quartiers précaires comme ceux de Nyarutarama, une zone hébergeant les plus grands bidonvilles de la capital rwandaise. La ville fait des efforts, essaie d’intégrer ceux qui le peuvent ou de repousser ses exclus vers la province. Kigali bouge.

Après le plan 2020, Paul Kagame vient de lancer « Vision 2050 », un programme encore plus ambitieux. Le Rwanda, même population, même superficie et même revenu par habitant qu’Haïti, se projette en pays riche d’ici trente ans. S’il n’y a pas de nouvelle guerre ou de catastrophe, au rythme de sa croissance, le pays y parviendra. Et là encore est toute la différence avec Haïti.

Chef de guerre, élu et réélu, dictateur élu, disent ses critiques, Kagame est assis sur une légitimité et des résultats que nos présidents n’ont pas depuis quelques élections. Il a aussi une vision et des équipes d’hommes et de femmes dévoués à la réussite de son projet. En Haïti, il n’y a ni projet, ni compétence, ni engagement depuis des lustres.

Quand on demande comment cela se passe avec les autorités dans une mairie ou une administration, le Rwandais explique que des objectifs sont fixés, des moyens donnés et des évaluations périodiques faites. Les chefs rwandais doivent atteindre des buts, expliquer leurs échecs, payer le prix de leurs erreurs et aller en prison après jugement s’il est établi qu’ils se sont enrichis au détriment de la collectivité ou de leurs administrés. Tout un monde de différence avec le jardin de l’impunité totale que notre pays est devenu.

En avril 2018, invité comme paneliste au Sommet de la finance, le professeur Goze B. Benie avait encouragé les autorités haïtiennes à prendre le chemin du respect des lois. Ce Rwandais parlait d’or. Il expliquait que deux pays en Afrique avaient fait ce choix avec des résultats probants: « Le développement commence par le respect des lois par tous. Deux pays ont suivi ce chemin en Afrique : le Ghana et le Rwanda. »

Au cours de la visite d’une semaine, la délégation haïtienne a pu apprécier au plus près la tentative en cours de changement de mentalité sous la férule de la loi que le Rwanda essaie d’instaurer. Rien ne dit qu’au pays où la liberté a pris naissance en Amérique cela serait possible, mais cela change de l’anarchie joyeuse.

En fait, il n’y a pas de miracle rwandais mais une accumulation de résultats, fruits de petits pas continus. Des objectifs et des méthodes. De l’évaluation et des ajustements en permanence. Des sanctions aussi. Haïti ne peut rien apprendre du Rwanda par contact ou contagion. Il faudra travailler et persévérer. Persévérer et travailler suivant un plan réaliste et ambitieux.

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