En réduisant chaque année le budget de la santé, les autorités ont entretenu l’impréparation d’Haïti à faire face au coronavirus

Written by on March 27, 2020

Publié le 2020-03-26 | Le Nouvelliste: L’expansion de la pandémie de coronavirus constitue un sérieux examen à passer par le système sanitaire mondial qui est un peu partout mis à rude épreuve. En Haïti, où les premiers cas de coronavirus ont été officiellement identifiés la semaine dernière, la plus grande crainte, au-delà d’une carence flagrante de sensibilisation de la population, demeure à ce jour le délabrement total dans lequel patauge notre système de santé. Ce dénuement n’est autre que la résultante d’une politique consistant à réduire comme une peau de chagrin d’année en année la part du budget national allouée à la santé.

« L’amélioration des conditions sanitaires en Haïti n’a jamais été une vraie préoccupation pour les autorités au cours de ces 5 dernières années », affirme l’économiste Riphard Serent après avoir calculé rapidement que le ratio dépenses d’investissement en santé par tête d’habitant en Haïti est passé d’environ quatre dollars américains en 2016 à moins d’un dollar en 2018.

Haïti ne dépense pas suffisamment dans la santé qui, depuis des années, reste l’un des parents pauvres de la République. À titre d’illustration, Haïti est classé en 34e position sur la liste des 34 pays de l’Amérique qui dépensent le moins en santé, selon le rapport quinquennal (2013-2017) de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) intitulé « Santé dans les Amériques 2017 ».

Selon ce rapport, Haïti a investi moins de 2% de son produit intérieur brut (PIB) en soins de santé au cours des cinq dernières années alors que le minimum recommandé est de 6%. Avec seulement 4,3% de son budget alloué à la santé, au moment de la publication de ce rapport, Haïti demeure loin des recommandations de l’OPS/OMS qui suggère que 15% des dépenses en santé doivent provenir du budget national dans les pays à faible revenu.

« Ces faibles niveaux de dépenses consacrés à la santé révèlent une non-volonté des différentes autorités qui se sont succédé à la tête du pays pour mettre Haïti sur les rails du développement », fait savoir, pour sa part, l’économiste Énomy Germain.

Sur la dernière décennie, les dépenses d’investissement de l’État haïtien dans la santé n’ont pas pu suivre un rythme constant, linéaire. Elles ont plutôt été consenties de manière sinusoïdale allant d’un pic de 9,48 milliards de gourdes durant l’exercice 2012-2013, soit le plus haut jamais atteint sur la période, pour chuter considérablement à 606 millions de gourdes dans le budget rectificatif de l’exercice 2017-2018.

Des choix douteux

Globalement, le ministère de la Santé publique et de la Population disposait, dans le budget 2016-2017, de 3.9 milliards de gourdes contre 3.8 milliards de gourdes pour le Parlement.

Dans le budget 2017-2018, il a été alloué au ministère de la Santé publique et de la Population 6.1 milliards de gourdes pour plus de 12 millions d’Haïtiens et 7.2 milliards de gourdes au Sénat et à la Chambre des députés.

« Comparés aux largesses reçues par le Parlement, les médecins auront peu de moyens pour résoudre les problèmes de santé », a écrit Frantz Duval dans son éditorial du 29 septembre 2017 intitulé «7.2 milliards de gourdes pour 146 élus, 6.1 milliards de gourdes pour la santé de 12 millions d’Haïtiens ».

Pour l’économiste Énomy Germain, il est clair que les autorités, en négligeant ainsi la question sanitaire durant des années, n’ont jamais accordé la priorité à l’indice de développement humain (IDH), car la santé constitue l’un des deux principaux piliers du capital humain.

« Ne pas investir suffisamment de ressources financières, et ne pas s’assurer d’une gouvernance efficace de ce secteur dans l’histoire de ce pays est un choix de pauvreté et cela participe de l’agenda anti-développement », estime l’économiste Etzer Émile, invitant les dirigeants à considérer le budget de la santé non pas comme une dépense, mais comme un investissement à retour sûr et substantiel sur le développement humain et sur l’économie.

« Il existe un lien étroit entre le niveau des infrastructures sanitaires d’un pays et la productivité du travail ainsi que l’espérance de vie de la population », renchérit Riphard Serent.

« L’impréparation d’Haïti est flagrante »

 « Haïti n’a jamais mis en place aucune infrastructure sanitaire pour faire face à la moindre épidémie », déplore Énomy Germain, relevant que le pays a toujours préparé son impréparation sanitaire. Il tient pour acquis la vacuité d’infrastructures sanitaires actuelle pour faire face à la pandémie mondiale de coronavirus qui vient de s’introduire en Haïti.

 « À ma connaissance, dans un pays de 10 à 11 millions d’habitants, il y a moins de 30 lits en soins intensifs », vient de déclarer, à propos de la situation d’Haïti, le Dr Paul Farmer, fondateur de Zanmi Lasante, dans une interview accordée à la radio publique américaine NPR.

« Une fois que la reprise de l’économie sera au rendez-vous, au cours de la période post-Covid-19, les acteurs de la société civile doivent exiger de l’État des parts beaucoup plus importantes dans le budget en faveur du secteur de la santé », préconise Riphard Serent. De plus, propose-t-il, les chercheurs dans le domaine doivent profiter du Fonds BRH pour la recherche et le développement en vue de réaliser des travaux scientifiques capables de susciter de meilleures politiques publiques dans le secteur en faveur de la population la plus vulnérable.

En attendant, en termes de pourcentage, la part de la santé dans le budget national régresse depuis 20 ans.

 « Comment avoir des élèves performants s’ils ne sont pas en bonne santé ? Comment avoir des travailleurs productifs et des entreprises performantes sans des conditions de santé optimale ? », s’interroge l’économise Etzer Émile, auteur du best-seller « Haïti a choisi de devenir pauvre : les vingt raisons qui le prouvent ».

« Les conséquences des politiques restrictives depuis des années auront des répercussions de plus en plus graves si rien n’est fait pour renverser la vapeur dans le secteur de la santé. […] Quand notre plus proche voisin fermera ses portes à nos malades, la pression augmentera sur nos faibles moyens. Les maladies de nos infrastructures sanitaires vont s’accroître lentement mais sûrement », avait écrit Frantz Duval, à titre prémonitoire, dans son éditorial en date 29 septembre 2017. 

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