L’Île-navire sans mémoire de Frankétienne

Written by on August 15, 2021

Publié le 2021-08-13 | lenouvelliste.com En ce mois d’août, je m’intéresse particulièrement à une peinture à l’huile de Frankétienne que l’ancien directeur de l’UNESCO à Port-au-Prince, Bernard Hadjadj, m’avait envoyée pour illustrer son poème paru dans les  colonnes de Le Nouvelliste. L’image représente une fragile embarcation voguant sur la mer.

Frankétienne écrit sur ce tableau à l’instar de ses devanciers, Hector Hyppolite et Philomé Obin, une phrase qui oriente l’esprit du regardeur. À gauche de la toile mesurant 16 x 24 pouces, il inscrit : « Île navire sans mémoire voyageant vers le piège. » Aussitôt, le peintre entraîne mon esprit vers une narration qui associe la scène à l’histoire des boat people.

Des figures filiformes coulées dans une masse grise qui prend corps décrit avec doigté des individus scrutant la mer, cherchant une nouvelle terre et une promesse qu’Haïti n’a pas pu leur offrir. Ces physionomies plates, minces s’apparentent aux sculptures de l’artiste suisse, Alberto Giacometti, dont les représentations plastiques se rapprochent des surréalistes Salvador Dali, Meret Oppenheim, Vassily Kandinsky, Victor Brauner, pour ne citer que les portes-drapeaux de  ce mouvement, de «cette machine à chavirer l’esprit», pour reprendre la belle formule d’Aragon.

Dans la même perspective de l’orientation du regard que le matériel-écriture imprime à l’œil, la narration cherche des éléments pour s’appuyer dans le bagage culturel de celui qui découvre la toile. En un rien de temps, des images de migrants hantent ma mémoire.

Regarder cette peinture de Frankétienne, c’est se plonger dans les images des médias. Le peintre de l’esthétique du chaos décrit ces corps filiformes déformés par toutes les privations comme on en voit sur nos écrans.

Le grand naufrage de la civilisation

Tout en ayant un œil sur la toile de Frankétienne comment ne pas remonter, ces jours-ci, au peintre espagnol, Miquel Barcelo. Lui aussi, il reprend à son compte le grand naufrage de la civilisation. Les sujets abordés par l’Espagnol mettent en lumière la misère de ces boat people obligés de laisser famille, amis, terre natale pour se diriger vers de nouveaux eldorados. Ils ouvrent des routes par air, terre et mer. Haïtiens, Lybiens, Nigérians, Guinéens, Ivoiriens, Syriens, Irakiens, Afghans, Somaliens abandonnent leur pays. Une véritable crise mondiale des migrants explose sur la planète.

Malgré toutes les richesses accumulées à travers des siècles, les grands progrès accomplis, une bonne partie de citoyens du globe vivent à l’état végétatif. Ils fuient la misère, la guerre, la dictature, l’insécurité galopante, il faut ajouter à ce tableau le problème climatique qui devient un autre spectre qui menace la vie sur terre.

L’oeuvre prémonitoire de Frankétienne, pour avoir annoncé en un coup de pinceau, avec des mots, ce qui va se passer, m’attrape dans ses filets. Ces mots dans l’espace de l’œuvre d’art me rappellent l’exigence pragmatique d’Hector Hyppolite et de Philomé Obin, des peintres haïtiens qui aimaient communiquer des informations avec l’inscription des signes graphiques de la parole et des couleurs pour orienter le regard.

Chaque élément est révélateur puisqu’il s’inscrit dans un système de codifications qui annonce ce que l’artiste décrit toujours dans sa spirale. Cette ligne de sang qui souligne l’horizon est symptomatique. Et cette mer qui reflète la ligne d’horizon dans cette peinture datée de 1986. Tous ces éléments pour un artiste qui recrée son monde à partir de symboles sont là pour me dire que cette Île-navire sans mémoire voyageant vers le piège, c’est Haïti et tous les pays qui souffrent sur cette terre transformée en enfer pour leur peuple.


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