Ariel Henry face à son destin

Written by on June 27, 2022

Publié le 2022-06-24 | lenouvelliste.com Le 7 juillet — dans moins d’un mois — ramènera le premier anniversaire de la disparition tragique du président Jovenel Moïse. Personne ne voit se dessiner les contours d’un chemin pour lui rendre justice. Bien au contraire, toutes les instances de la justice sont inopérantes en Haïti en commençant par la Cour de cassation et le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire.

A n’importe quel moment, les autorités américaines peuvent annoncer l’inculpation ou l’arrestation de n’importe qui en Haïti ou dans la diaspora en lien avec l’assassinat du président Moïse.

A n’importe quel moment, n’importe quelle personne, véhicule, domicile, route ou institution peut être saisi par des bandits, criblé de balles ou incendié. Les forces de l’ordre, de la justice, les pouvoirs temporels ou spirituels ne sont garants de rien dans notre pays. La chance décide de tout.

Dans moins d’un mois, le Conseil de sécurité devra décider du sort du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH). Va-t-on renouveler tel quel son mandat inutile ? Le modifier ? Revenir à une mission des Nations Unies sous le mandat du chapitre 7 de la charte de l’Organisation ?

Dans un cas comme dans l’autre, les autorités haïtiennes ont leur mot à dire. On peut s’opposer à tout changement ou au renouvellement, lancer des signaux clairs de détresse pour que des solutions plus appropriées à nos problèmes soient mises de l’avant ou demander clairement ce que nous souhaitons. A la fin, c’est le Conseil de sécurité qui décidera. Haïti est mineur depuis 2004. Mais Haïti peut dire son mot et cela pèsera dans la balance.

Mais voilà, Haïti hésite, à honte de dire son mal, d’étaler ses insuffisances. Comme souvent dans notre histoire, nous nous mentons. La tête enfoncée dans le sable, nous préférons ignorer la réalité.

Quand un médecin se retrouve avec un malade qui a une blessure gangrenée, une septicémie purulente, un cancer du pancréas phase 4, une tumeur au cerveau et un cœur de bœuf, la pratique en Haïti veut qu’il refile le cas, sans rédiger ni conclusion ni recommandation, à un confrère moins expérimenté qui prendra des mois avant d’établir le bon diagnostic. Bon doktè ak gwo hougan pa kite malad mouri nan men yo.

Ariel Henry est un bon docteur. Malheureusement pour lui il ne peut plus référer le malade Haïti à un autre premier ministre. Il devra dans les semaines qui viennent TOUT faire pour sortir le pays de la souricière où il est pris ou ne RIEN faire et laisser l’État haïtien disparaître.

La solution ou le naufrage, c’est au PM de choisir. Le Dr Ariel Henry est face à son destin. Il devra décider de comment il rentrera dans l’histoire. Dans la liste de nos dirigeants inutiles ou dans celle de ceux qui ont tenté de faire de leur mieux.

La première difficulté à résoudre est de faire un choix entre continuer à faire passer le temps sans rien entreprendre ou établir un plan concis et clair.

Si la stratégie est de rester le plus longtemps au pouvoir sans rien faire ce ne sera pas difficile. Il suffit de faire comme si on gouverne, en deux mots appliquer la même politique qui est en place depuis 11 mois.

Si le plan clair est le choix, le Docteur Henry devra choisir ses priorités autour de la sécurité : va-t-il acheter la paix ou affronter les bandits.

Acheter la paix c’est promettre de l’argent, des emplois, des visas et le droit de participer aux élections à ceux qui tiennent les quartiers. Difficile à vendre, le désarmement et la réinsertion sont des processus connus et utilisés dans les pays avec des situations comparables au nôtre.

Affronter les bandits va dans une autre direction. Il faut monter un état-major de crise avec des ressources humaines qualifiées. Pas ces CSPN qui regroupent des personnalités qui ne sont pas du métier. Il faut investir pour recruter dans les secteurs de l’intelligence, de la technologie, de la formation et, en dernier lieu, dans l’armement. Les armes ne sont pas le matériel essentiel pour affronter un danger inconnu sur un terrain inconnu.

Pour la paix comme pour l’affrontement, les ressources humaines et matérielles ne sont pas disponibles tout de suite en Haïti. Il faudra recourir à l’ONU sous chapitre 7 comme pour la Minustah, à la bonne volonté d’un pays ami comme les USA en 1994 et en 2010 ou à une coalition de pays du style de l’intervention États-Unis d’Amérique, France et Canada de 2004. Chaque solution a ses avantages, inconvénients et limites.

Le pays peut aussi nouer de nouvelles relations avec les pays où firmes spécialisées dans les opérations spéciales. Là encore, cela entraîne des dépendances, de l’accoutumance et même des problèmes plus graves que ceux que l’on cherche à résoudre.

Une solution minimale serait de retenter un accompagnement de la Police nationale d’Haïti par des policiers étrangers et des instructeurs. Dans le passé on n’a pu ni renforcer la police ni requinquer la justice avec ces gouffres à milliards.

Ce n’est pas tant les aides qui sont mauvaises que les hommes qui forment les institutions concernées qui ne sont pas intéressés à avancer.

Plus que les moyens, c’est la volonté qui n’existe pas et la maladresse des responsables politiques haïtiens qui détournent toutes les bonnes intentions.

Ariel Henry, à son âge, doit savoir que la construction d’un pays, d’une institution, du redressement national sont autant de tâches qui ne peuvent pas être déléguées à des étrangers. Il s’agit de problèmes haïtiens que les Haïtiens doivent résoudre. Personne ne lui dira qu’on doit les résoudre seul. Aujourd’hui comme d’autres avant lui hier, il faudra que le premier ministre s’arme de courage et de dépassement pour prendre sa plume ou sa voix pour demander de l’aide.

Pour faire venir les premiers observateurs électoraux, les responsables de l’époque ont dû solliciter de l’aide. Les élections de 1990 ont été possibles à ce prix. Pour sortir du piège des FADH en 1994, les responsables de l’époque ont dû écrire à qui de droit. En deux interventions musclées, au Cap-Haïtien et au Champ de Mars, c’en était fini de toute velléités de résistance de notre armée putschiste. En 2004, avant le départ du président Jean Bertrand Aristide et après son départ pour l’exil, les responsables ont dû écrire pour solliciter de l’aide à la Caricom et à l’ONU.

Demander de l’aide n’est pas l’ignominie absolue. Dans la situation actuelle d’Haïti ce qui est ignominieux c’est de se reposer totalement et uniquement sur les bons samaritains et leur remettre les clés de l’avenir du pays. Avant de demander de l’aide, il faut un plan clair de nos besoins et de nos attentes.

Faut-il arriver à une entente politique, à un accord des accords avant de demander de l’aide ou de penser à résoudre les problèmes de sécurité ?  Là encore, seul le chef de facto du pays, le Dr Ariel Henry, à toutes les cartes en main.

Il peut inviter à des réunions toutes les forces ou opposants qu’il souhaite et leur soumettre un plan et des options. Il peut les inviter pour les écouter et ensuite décider. Il peut même faire intervenir des médiateurs locaux ou internationaux et annoncer qu’il acceptera les décisions d’un arbitrage. Il peut même dire à la nation que devant les dangers qui nous guettent et l’inaction de ses opposants, il a décidé d’aller de l’avant seul. Il a toutes les cartes pour avancer ou pour s’asseoir sur l’iceberg de l’immobilisme.

Chaque camp peut aussi dilapider le temps à se rejeter la faute de la division et du refus du dialogue pendant que le pays se meurt.

Dans un autre cas de figure, les opposants peuvent aussi se réveiller et faire des propositions similaires au premier ministre en prenant la nation à témoin.

Depuis des mois, le premier ministre et l’opposition dite de l’accord de Montana jouent à se diaboliser. Ils refusent de décider qui doit mettre la charrue, qui doit amener les bœufs et dans quel ordre les placer. Le problème est qu’il n’y a ni bœuf, ni charrue. Nos hommes politiques manient l’illusion pour se donner de l’importance.

Si Ariel Henry décide de se réveiller de sa torpeur, il devra choisir sa sortie : avec une nouvelle constitution ou pas. Par des élections ou pas. En désignant son successeur ou pas. Fort de l’absence de contre pouvoirs, le PM donne l’impression d’avoir en main toutes les cartes et aucune, tant il hésite.

Et pourtant, une année après la disparition du président Moïse, il est temps de proposer au pays des options autres. Ariel Henry devra décider seul. Faire des choix. Qu’il reste ou qu’il parte, le temps est venu pour lui de proposer une cadence et des échéances. Il aura à le faire seul, même s’il se donne du temps dans des consultations tous azimuts ces derniers jours.

Pour le meilleur ou pour le pire, Ariel Henry est face à son destin. Et le pire mange ses heures et ses jours avec appétit.


Reader's opinions

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *



Current track

Title

Artist