Jovenel Moïse : l’émoi paradoxal

Written by on July 21, 2021

Publié le 2021-07-21 | lenouvelliste.com Aux premières heures du 7 juillet 2021, Haïti est réveillée d’un cauchemar lointain. Par une note officielle du Premier ministre haïtien, Claude Joseph, les titres des  médias sont en filigrane. Jovenel Moïse, président contesté, est assassiné dans sa résidence privée à Pèlerin 5 par un groupe d’étrangers. La nouvelle fait l’effet d’une bombe. Sa sonorité ressemble à une suffocation des hostilités diverses exprimées sans relâche contre l’amateurisme et l’opiniâtreté de l’administration Moïse depuis le vote de son premier budget pour l’année fiscale 2017-2018 jusqu’au blanchiment des comptables publics au début de juillet 2021, en passant par la velléité d’augmenter le coût du carburant en 2018. Le mutisme de la population à la suite de la diffusion de la nouvelle est depuis lors interrogé.

Des questions de fond s’imposent !

On se rappelle les manifestations populaires et les évènements appelés « peyi lòk » entre 2017 et 2019. Durant cette période fiévreuse, nul ne saurait douter d’un départ imminent du président d’alors. Mais l’exécutif montre ses muscles et conduit la mobilisation dans une raréfaction qui démontre son invincibilité. La « remobilisation » est anémique et Jovenel se renforce jusqu’à prolonger son mandat au-delà de la date constitutionnelle du 7 février 2021. Ainsi, le pays plonge dans un climat d’insécurité assez curieux où  le kidnapping, l’assassinat et la suprématie des gangs armés remplissent l’acte d’accusation du régime.

Dans la foulée d’une capitale ensanglantée et le mépris systématique des autorités face aux forfaits crapuleux à répétition, personne n’oserait imaginer que le premier citoyen de la République allait subir la loi de la jungle. Au cours de la journée du 7 juillet, la confusion et l’incompréhension engendrent la prudence. La population haïtienne se pose des questions. Elle évite  toute forme de déferlement visant à profiter des circonstances pour reprendre les antécédents exprimés lors des différentes mobilisations populaires et des marches contre : la corruption, les assassinats, les kidnappings, les arrestations arbitraires, le népotisme et le bannissement des institutions républicaines.  Un fait qui démontre encore la maturité de la population haïtienne dans ses démarches d’établissement de la justice sociale.

Lorsque les informations additionnelles commencent par bombarder les réseaux sociaux, l’opinion publique commence à se démarquer des manipulations à sensation pour placer l’incident dans son contexte et éviter des spéculations hâtives. Par la fuite des images horribles du cadavre du président controversé, l’émotion se répand devant une telle cruauté sans borne et  attire un sentiment d’humanité. Depuis, certains fidèles et partisans du régime se sont offusqués dans une haine « légitime » pour attaquer la loyauté et la fourberie des contestataires du régime. Ces derniers, face à la mutilation physique du défunt, se sont senti touchés par un émoi paradoxal engendrant une trêve nationale.

Mais comment expliquer ce refroidissement des hostilités populaires ?

Face à l’internationalisation de cette affaire, chaque gouvernement essaie de protéger l’image de sa population. Les Haïtiens, eux aussi, ont compris le jeu et s’efforcent de protéger la dignité nationale contre l’acte attentatoire de pénétration du sol national par des étrangers pour commettre un crime qui dépasse les sensibilités politiques et partisanes. Il faut dire aussi que notre passé historique lié à l’enfer colonial engendre une loi naturelle qui fait partie de l’identité anthropologique haïtienne : l’homme haïtien est hostile aux châtiments corporels de l’être humain par son oppresseur. L’instinct grégaire haïtien n’échappe pas aux souvenirs des contentieux historiques relatifs aux tortures physiques qui dénaturent la dignité humaine : l’esclavage. Ce qui fait qu’au-delà des contentieux divers et particuliers, l’homme haïtien a horreur des démonstrations pitoyables  de tout bourreau, quelles que soient son identité et son affiliation avec sa victime.

Sympathiser au triste sort de Jovenel est une question d’humanité, d’appartenance. La mort de Jovenel demeure donc un prétexte intelligent pour sortir le patriotisme haïtien de son gouffre. La grandeur et la convenance de la citoyenneté haïtienne dépassent les subtilités épineuses et assassines. Avec le départ de Jovenel, le citoyen haïtien prouve qu’il détient la faculté d’ignorer à un certain moment les atrocités et les bavures de ses dirigeants pour protéger la dignité nationale. « L’être haïtien » est nostalgique quant aux formes de disqualification tendant à dégrader l’honneur national par les étrangers.

Les différentes sensibilités exprimées ne visent pas à effacer les maux et les dégâts causés par une administration comptable, réfractaire aux revendications des masses et aux acquis de souveraineté. A chaque drame, la cohésion sociale rentre dans un univers anthologique qui traduit l’identité collective haïtienne. Le séisme du 12 janvier 2010 est un exemple parfait. La bienveillance accordée aux circonstances singulières entourant la mort de Jovenel est l’expression du sentimentalisme haïtien. Mais de toute façon, celui-ci sera le président le plus détesté dans toute l’histoire présidentielle haïtienne. Si bien que, malgré l’atrocité du crime, aucun soulèvement populaire n’a été constaté jusqu’ici. Ce qui aurait pu expliquer en quelque sorte un attachement réel. Il suffit de regarder l’indifférence de la ville de Port-de-Paix (principalement  la section communale, l’une des bases d’investissement du président-entrepreneur) et de la commune de Trou-du-Nord, deux entités géographiques majeures liées au vécu du président.

Le népotisme et l’asservissement de l’oligarchie affairiste étaient au centre des manœuvres gouvernementales. Personne ne pourrait oublier les conspirations du régime contre l’émergence de tout projet social effectif tendant à interroger l’ordre social et économique imposé depuis 1914. La compassion collective ne vise pas Jovenel, elle est patriotique. Elle s’inscrit dans un contexte de sauvegarde de la dignité nationale face aux calomnies habituelles de l’étranger vis-à-vis de la nation haïtienne. Après les premières confirmations sur l’origine de l’incident par le Premier ministre le 7 juillet,  l’opinion publique voulait signifier son refus d’accepter la perpétration d’un crime odieux commis sur le sol national par des étrangers. Compte tenu de la configuration géopolitique d’Haïti maîtrisée par le Core Group, l’attitude des Haïtiens soutient l’idée selon laquelle  la honte doit être partagée. Et qu’Haïti n’est plus disposée à compiler à  son actif tous les maux orchestrés par le jeu d’intérêt des puissances en présence. Autrement dit, le banc des accusés doit  être hétéroclite.

L’éveil national traduit la curiosité de déterminer l’origine de cet acte de grande envergure. Évidemment, les interrogations pendantes sur les commanditaires nationaux suscitent un sentiment de révolte. Celui-ci accélère un émoi paradoxal pour profiter de résoudre les antécédents historiques des masses vis-à-vis des oligarques. Le peuple haïtien veut profiter de cet acte affreux pour attaquer un problème de fond : la prise d’assaut de l’Etat haïtien par la classe possédante pseudo-haïtienne.

Les controverses qui entourent les conditions dans lesquelles ce crime a été commis poussent la population à prendre ses distances pour éviter de légitimer une cruauté tendancieuse, contradictoire et paradoxale. Puisque le peuple, dans son agonie, voulait ramener les exactions du régime sur le terrain du droit et de l’histoire. Pour cause, les manifestations populaires et l’émergence du réveil de la jeunesse universitaire pour exiger que les fossoyeurs et les contrebandiers rendent des comptes, correspondent à cette lignée salvatrice. Voilà pourquoi, dans le cadre du dossier PetroCaribe, l’accent a été porté sur l’exigence d’un procès historique pour établir et déterminer le mobile des actes de corruption, des crimes financiers et de mainmise des élites gourmandes qui ont participé à la dilapidation de ce fonds. La constante historique liée à l’affaire des consolidations rappelle la « satrapie » et l’iniquité  des usuriers et des flibustiers qui n’abandonnent jamais leur projet d’empoisonnement du bien-être individuel et collectif des enfants du pays de Dessalines. Il faut rappeler ici, qu’à la suite du procès de la Consolidation, les principaux coupables allaient occuper effectivement des postes clés. Il faut toutefois faire remarquer que les inculpés et même ceux qui ont pu prendre la fuite (l’exil) étaient poursuivis. Les auteurs des dilapidations n’ont pu obtenir de la grâce présidentielle qu’après le remboursement des fonds détournés ou volés. Or, justement, l’administration rose et blanc a tout fait pour classer l’affaire du fonds PetroCaribe dans les tiroirs de l’impunité. La dernière décision de l’exécutif pour blanchir les ordonnateurs des deniers publics est la confirmation que l’ex-président contesté s’est érigé en protecteur des corrupteurs et des corrompus. Il s’efforce pour faire obstruction à la justice afin de protéger les périmètres de ses combines et de sa famille politique. Avec Le Moniteur du 5 juillet 2021, l’administration de Moïse trouve la panacée à la fois efficace et épineuse  pour permettre aux auteurs et coauteurs de se régénérer pour poursuivre l’œuvre suicidaire d’accaparement illicite des finances de la République et plonger davantage le pays dans l’injustice sociale la plus flagrante. A l’instar du procès de la Consolidation, le peuple voulait récupérer son argent en refusant l’étouffement au prix d’un amortissement sanguinaire par l’augmentation malveillante des tarifs fiscaux.

L’humanité du peuple haïtien n’efface pas les décisions qui ont entravé  assez souvent le bien-être matériel des masses et des catégories modestes et ont, du même coup, renfloué  les cases du patrimoine économique des plus aisés. La sympathie exprimée pour prendre ses distances face à la cruauté du dédain n’implique pas l’effacement du bilan calamiteux d’un régime insensible aux cris de désespoir des marginalisés. La solidarité haïtienne dans cette circonstance est contextuelle.  L’assouplissement latent des vociférations multiples rebondira lorsqu’on sait qu’aucune politique publique réelle, notamment en matière de santé, d’agriculture et d’éducation n’a été envisagée pour alléger la souffrance des plus vulnérables.

L’achèvement du président décrit le cynisme de ses bourreaux et laisse pénétrer la psychologie de ses commanditaires politiques. Le devoir de la population était de condamner cet acte lâche et gratuit. Elle l’a fait et avec manière. L’allure de la décapitation physique n’a pas sa place sur le terrain politique. Sauf que, depuis un certain temps, il existe des cercles politiques qui utilisent un mode opératoire émanant des méthodes- cartels comme cheval de bataille. L’opinion publique nationale, par sa spontanéité bienveillante, embrasse le principe de la convenance pour exiger l’établissement des faits. Mais Jovenel Moïse sera jugé dans l’historiographie haïtienne et son rôle dans l’effondrement systématique des possibilités d’éradication du malheur haïtien sera établi.

Erlain Germain

Historien

E-mail : lingerb2009@yahoo.fr

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