Le développement d’Haïti plombé par les désastres naturels

Written by on August 24, 2021

Publié le 2021-08-23 | lenouvelliste.com La Banque mondiale a publié en 2016 un document intitulé « Diagnostic sur l’impact économique et budgétaire des désastres en Haïti » qui démontre avec un luxe de détails la dépendance outrancière de l’économie nationale aux catastrophes naturelles. Le document décortique leurs impacts sur l’activité économique et sur les finances publiques. Les désastres naturels constituent une vraie trappe de sous-développement pour Haïti en la maintenant dans un cycle vicieux de perpétuel recommencement et d’appauvrissement permanent. Les tremblements de terre du 12 janvier 2010 et du 14 août 2021 demeurent deux des exemples éloquents.

En seulement six ans, entre 2010 et 2016, les pertes économiques liées aux catastrophes naturelles s’élevaient à plus de 11.3 milliards de dollars américains, environ 157 % du produit intérieur brut (PIB) nominal du pays en 2019-2020, estimé à 625.6 milliards de gourdes ou 7.2 milliards de dollars américains au taux moyen de change de 86.8 gourdes pour un dollar américain en septembre 2020.

Seul le séisme meurtrier du 12 janvier 2010 avait emporté environ 250 000 âmes, dont des sommités intellectuelles qu’Haïti prendra du temps à remplacer. Les pertes et dommages matériels s’estimaient en 2010 à 7.8 milliards de dollars américains, soit 117 % du PIB d’alors. C’était surtout le département de l’Ouest, en particulier le centre-ville de Port-au-Prince, qui était le plus touché.

Six ans plus tard, soit en 2016, l’ouragan Matthew avait frappé de plein fouet les départements du Sud, des Nippes et de la Grand’Anse. Les pertes et dommages matériels s’estimaient à plus de 2.5 milliards de dollars américains. Entre les deux, il y a eu le cyclone Sandy en 2012 qui avait fait près de deux milliards de dollars américains de pertes économiques.

Le séisme du 14 août 2021 vient gravement détériorer le niveau de vie des habitants du grand Sud qui étaient encore en train de se relever des conséquences fâcheuses de l’ouragan Matthew en 2016. On attend l’évaluation des pertes de 2021 qui, de toute évidence, seront pires que celles de Matthew en 2016. Tandis qu’à Port-au-Prince, les séquelles du tremblement de terre du 12 janvier 2010 sont encore visibles, en particulier à Canaan qui avait accueilli les sinistrés du séisme et qui s’est vite transformée en un vaste bidonville.

Le passage de l’ouragan Jeanne en 2004 avait occasionné des pertes et dommages matériels évalués à 476.8 millions de dollars américains, soit 7 % du produit intérieur brut (PIB) de l’époque. Quatre ans plus tard, en 2008, Haïti avait subi les méfaits de quatre cyclones majeurs : Faye, Gustave, Hanna et Ike. Les dommages et les pertes s’élevaient à 1.1 milliard de dollars américains, soit 14.6 % du PIB. Le cyclone Hazel avait entièrement détruit la ville de Jérémie en octobre 1954, sans oublier David en août 1979. En 2016, la cité des poètes a connu le même sort avec Matthew alors qu’en 2021, c’est encore pire avec le séisme du 14 août.

Haïti, troisième rang des pays les plus affectés par les désastres naturels

En 2016, Haïti était classée au troisième rang des pays les plus affectés par des évènements climatiques entre 1995 et 2014, selon le Germanwatch Global Climate Risk Index. Il y a donc une relation étroite entre pays le plus pauvre et pays le plus affecté par les catastrophes naturelles. La relation va dans les deux sens. Plus on est pauvre, plus on vit dans la précarité, plus on est exposé aux effets néfastes des catastrophes naturelles. Et plus Haïti est frappée par ces catastrophes naturelles, plus elle deviendra pauvre, moins elle aura la capacité de construire sa résilience et d’investir dans son développement.

On est pris dans un véritable cercle vicieux de sous-développement chronique. Chaque désastre apporte son lot de désolation et de dégradation du niveau de vie de la population. Pour s’en convaincre, il suffit  de regarder les images désolantes du grand Sud après le séisme du 14 août 2021. Notons que la mauvaise gouvernance, la faiblesse institutionnelle, la corruption et l’héritage colonial ont également joué un rôle crucial dans le sous-développement du pays, mais le poids des catastrophes ne peut être en tout cas sous-estimé.

Le 7 mai 1842, c’était au tour du grand Nord, particulièrement la ville du Cap-Haïtien, de subir un tremblement de terre d’une magnitude de 8.1 sur l’échelle de Richter. Les historiens rapportent que la moitié des 10 000 habitants de la ville du Cap-Haïtien avait été tuée et 300 autres avaient péri dans un tsunami qui avait suivi le séisme. Les gens du Nord vivent aujourd’hui dans l’angoisse qu’un séisme de même ampleur puisse frapper à nouveau la cité christophienne.

Ce qui est encore plus préoccupant, c’est qu’avec le temps, Haïti est devenue davantage vulnérable aux catastrophes naturelles. Selon le document de la Banque mondiale, le nombre moyen de désastres a grandement augmenté au cours des cinq dernières décennies. Il est passé de 0.6 désastre par an durant les années 60 à 1.5 désastre par an durant les années 80 et 4.3 désastres par an dans les années 2000. Cette augmentation est due en grande partie à la dégradation accélérée de l’environnement, exacerbée par la pauvreté extrême.

Entre 1960 et 2014, Haïti a connu 62.5 % de désastres de plus que la République dominicaine, moins affectée par la dégradation de l’environnement. Tandis que le nombre de tempêtes accuse une légère augmentation par rapport à la partie orientale de l’île : 35 en Haïti contre 29 en République dominicaine. Cependant, Haïti a connu deux fois plus d’inondations : 47 contre 22 en République dominicaine. Elle a enregistré sept fois plus de sécheresse. Les impacts sont davantage catastrophiques en Haïti où chaque inondation provoque en moyenne 81 morts contre 38 en République dominicaine.

Cette plus grande ampleur des catastrophes en Haïti résulte en grande partie de la plus grande déforestation qui a dégradé les sols et diminué leur capacité de rétention. La déforestation est, elle-même, exacerbée par l’extrême pauvreté dans laquelle croupit plus de 24 % de la population et qui affecte plus de 59% des ménages, d’après les indicateurs contenus dans le nouveau document de la Banque mondiale. Cette pauvreté est également exacerbée par les mauvais choix de politiques locales, souvent dictées par des acteurs internationaux.

Les catastrophes naturelles ne font qu’augmenter le nombre de personnes vivant dans la pauvreté ainsi que leur vulnérabilité par rapport aux aléas climatiques. 73 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté déclarent avoir été affectées par un évènement climatique. Ce pourcentage chute à 46 % quand on considère les personnes qui ont des dépenses supérieures à 20 % au seuil de pauvreté.

Comment s’en sortir ? Peut-on compter sur l’aide internationale ?

Sortir de la trappe des catastrophes naturelles requiert des efforts considérables. Ce ne sera probablement pas le dernier séisme ni le dernier cyclone qui frapperont Haïti puisque les saisons cycloniques reviennent tous les ans et les failles sismiques poursuivent leurs activités coutumières. Dans l’ensemble, c’est tout le pays qui, à chaque fois, en subit les conséquences funestes. Au cours de la période allant de 1976 à 2014, les dommages et les pertes associés aux évènements hydrométéorologiques ont été estimés par la Banque mondiale à 150 millions de dollars américains par an, soit 1.7 % du PIB.

Tandis que les risques liés aux catastrophes naturelles augmentent, à peine 3 % de la population haïtienne bénéficie d’une police d’assurance. Même les entreprises formelles de la capitale ne sont pas toujours assurées convenablement. Les primes d’assurance sont relativement trop élevées pour attirer une grande clientèle. La hausse des primes est en partie justifiée par un environnement peu propice à la couverture des risques naturels. En cas de désastres, les propriétaires perdent alors une grande partie ou la quasi-totalité de leurs actifs, occasionnant ainsi des pertes de richesse et d’emplois qui augmentent davantage le niveau la pauvreté.

Haïti devrait construire ou reconstruire son habitat de façon beaucoup plus sûr et sécuritaire, comme l’avait promis l’ex-président américain Bill Clinton qui coprésidait la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) après le séisme meurtrier du 12 janvier 2010. Cette promesse n’a pas été tenue et la CIRH n’a pas vraiment laissé de trace visible, ni de souvenirs agréables. Haïti pourra-t-elle s’en sortir seule ? Rien n’est moins sûr. Pourra-t-elle compter sur l’aide internationale ? Ce serait souhaitable d’avoir une aide qui permet de bâtir autrement et de repartir sur de nouvelles bases. Mais l’aide aux sinistrés, comme par le passé, est généralement mal organisée, engendrant souvent une guerre de visibilité entre les différents acteurs intervenant sur le terrain durant la période de l’extrême urgence. Tout le monde veut distribuer quelques kits. Souvent, à la limite de l’indignité. D’autres veulent profiter de l’effet d’annonce. Qui veut vraiment aider à la construction/reconstruction des bâtiments qui résistent aux séismes ?

C’est surtout à ce niveau qu’il manque de volontaires alors que les ressources humaines et financières locales se font rares. Il manque surtout d’un leadership politique et économique éclairé, compétent, intègre et incorruptible. Cette construction sera encore plus difficile que celle des bâtiments et des infrastructures. Elle prendra beaucoup de temps. C’est le plus grand défi.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr


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