Lire l’assassinat de Jovenel Moïse

Written by on August 9, 2021

Publié le 2021-08-06 | lenouvelliste.com À la page 67 de son dernier carnet sur les turpitudes haïtiennes intitulé « Au jour le jour, la volupté de l’autocratie, Chronique d’un État disloqué », sorti au mois de mai de cette année, le célèbre chroniqueur Rony Gilot lâche une bombe : « […] si Jomo, sur la perche de son entêtement bien connu, passe la barre haute de février 2021, il vivra une année de présidence empoisonnée de virulentes contestations et de la toxicité du ‘‘peyi lòk’’. Et si par hasard, avec l’appui de l’international, il parvenait à tenir des élections en octobre 2021, il pourrait difficilement imposer un candidat issu du PHTK, ce parti ayant perdu dans la mêlée tout son aura. Pour la tribu Martelly, Jovenel Moïse est un cadavre en phase de pourrissement. Vaut mieux s’en débarrasser vite pour se donner le temps d’assainir l’environnement politique… »

À lire ce passage flippant, certains y verraient une prédiction que l’auteur sera, semble-t-il, incapable d’assumer vu la nature délicate de « l’affaire Moïse ». L’homme qui est parvenu au pouvoir sur les grands chevaux de ses commanditaires, victime de ses frasques incessantes, est parti en laissant dans son sillage des éclaboussures dont se raffoleraient sûrement les écrivains de La Ronde. Fernand Hibbert, Frédéric Marcelin, Jean-Baptiste Cinéas… éplucheraient avidement les pelures de ce fruit et offriraient à la postérité des modalités d’interprétation que les enquêtes policière et judiciaire en cours cacheraient sans doute, étant donné l’écheveau de cette affaire. Le naturalisme de Zola y montrerait également la pesanteur des déterminations sociales, idéologiques, politiques, économiques et culturelles.

Jomo, une mine d’or pour les créateurs

Le terme créateur choisi ici à dessein ne doit pas être compris ici dans sa dénotation mais plutôt dans son extension. Celui-ci couvre aussi bien les entreprises de fiction (roman, théâtre, poésie) que les narratives « scientifiques », c’est-à-dire l’histoire, le journalisme, la philosophie. Parce qu’à bien des égards Jovenel Moïse est en passe de devenir doublement un type selon lesdites extensions. D’une part, l’homme Banane est un type au sens des formalistes russes, une figure autour de laquelle s’élaborent le jeu et les enjeux de l’action ; d’autre part il incarne ce que Max Weber appelle un idéal-type, c’est-à-dire un déploiement individuel unique par sa rareté et son éloquence. Autrement dit, le désormais ex-chef de l’État passera à la postérité, n’en déplaise à ses contempteurs qui exultent après son départ spectaculaire. La consternation et l’orgasme provoqués par la disparition brutale de Nèg bannann nan révèlent à quel point le cynisme de son vivant, dû au fait qu’il enregistrait bourde sur bourde, entrainent l’ambiguïté quant à la compréhension de son départ difficilement digeste pour les âmes candides et pour les esprits optimistes.

À la vérité, sept perspectives peuvent être explorées quand il faut aborder la désormais « affaire Moïse » puisque la première, nonobstant sa réception ultérieure dans l’histoire et la mémoire haïtiennes, n’avait provoqué autant de controverses. Ce qu’il faut retenir ici, c’est que les rayons d’action et la force de déploiement de cette détonation demeurent insoupçonnés. Il s’agit, à notre avis, d’une bombe H dont la force de frappe part de haut en bas, de la gauche vers la droite… Autrement dit, d’une propagation dont la trajectoire est sinusoïdale.

D’abord l’assassinat strict de l’ex-président de la République. Jamais on n’a vu dans l’histoire de l’humanité un chef d’État, sauf par empoisonnement, par strangulation à coups de poignard observé dans la Rome antique, tué seul chez lui entouré d’une armada de gardes du corps. Raid Sur Entebbe, les sagas Expendables et La Chute de la Maison Blanche, 13 Hours… nous apprennent, dans les opérations militaires ou armées de capture d’un homme de pouvoir (magnat économique ou dirigeant politique), que les dommages collatéraux sont inévitables. Le meurtre du chef de l’État haïtien a ceci de particulier et de saugrenu qu’il n’enregistre qu’une seule victime : Jovenel Moïse. Avec sa femme bien sûr. En ce sens, son assassinat dépasse la fiction et en constitue lui-même une de par son caractère cocasse. Pourquoi le président est-il mort en sa résidence, dans sa chambre, sans bénéficier du soutien d’aucun de ses agents de sécurité ? Les réalisateurs Tony et Ridley Scott, Antoine Fuquà ainsi que les romanciers Conan Doyle et Aghata Christie y retrouveraient la trame de leur histoire.

La deuxième perspective d’appréciation du cas Jomo nous conduit vers les auteurs et le mobile du crime. Qui a commis ce meurtre ? Est-ce les Colombiens avec la complicité des personnes chargées d’assurer la sécurité du président de la République ? S’agit-il de commanditaire«s» dont l’identité reste, jusqu’ici, inconnue ? Ces derniers sont-ils des Haïtiens (oligarques pour reprendre les propos de Jomo et de sa femme Martine) ? De son clan politique d’origine comme le prétend Rony Gilot ? Du grand voisin après les dernières « incartades » celui qui s’autodésignait ‘‘ apre Dye’’ lors de son dernier voyage en Turquie ? Est-ce, pour être ridicule, parce qu’il ne savait pas « servir », si l’on en croit les témoignages de certains proches ? Du fait de la revendication libertaire et anarchiste de l’activité de création, certaines informations dont la révélation se fait et se fera sûrement au compte-gouttes peuvent être éprouvées même contestées. L’histoire des sociétés nous apprend que la vérité sur la suppression des hommes de pouvoir ne voit le jour qu’après avoir dissipé les contentieux pour lesquels ils ont été éliminés. Ne soyons pas dupes : nous connaitrons peut-être les conclusions de l’enquête sur l’assassinat de Jovenel Moïse, mais pas pour demain les vraies raisons de son élimination physique.

Le troisième angle de traitement renvoie à l’imaginaire national qui surgit suite au meurtre du premier citoyen de la nation. D’entrée de jeu, le cadavre de Jovenel Moïse se présente comme le témoin et le symptôme de notre folklore. L’œil crevé, les membres démantelés, les impacts de balles qui parsèment le corps de Jovenel Moïse montrent que ses assassins connaissaient leur cible. Jovenel Moïse est mort « an Ayisyen ». À cet effet, la figure des morts ou de la mort développée dans les romans noirs de Gary Victor nous munirait des outils efficaces pour voir autrement le corps du président. On ne meurt pas de sa belle mort dans notre singulier petit pays. Rappelons, sur ces entrefaites, les « révélations » du journaliste Ady Jean Gardy sur le plateau de radio télé Métropole faisant état du devenir d’Haïti, notamment de celui ses dirigeants concernant l’obligation qui est faite de renouveler un « pacte » avec les dieux tutélaires de la première nation nègre. Mis en quarantaine dans les médias traditionnels, ce prisme réflexif est frénétiquement propagé et distillé dans l’opinion publique.

Pour ce qui est de la quatrième perspective, il s’agit de l’assassinat des chefs de l’État dans l’histoire d’Haïti. Tous les six sont du Nord du pays. Cinq d’entre eux sont morts à la suite de soulèvements populaires. Un seul (Jovenel Moïse) est tué sans la vindicte populaire malgré son impopularité incontestée. Jean-Price Mars dans son «  Vilbrun Guillaume Sam, ce Méconnu », André Georges Adam dans « Une crise haïtienne : 1867-1869, Sylvain Salnave » ou Thomas Madiou dans ses huit volumes d’« Histoire d’Haïti » investiraient ce terreau pour débusquer les causes et les raisons de cette constante de notre vie de peuple. Il faut admettre que l’assassinat du chef haïtien devient une catégorie politique en ce qu’il participe de la régulation de notre société. Notons au passage, qu’au moment des funérailles de Jovenel Moïse au Cap-Haïtien,  cette question sociétale a réactivé le régionalisme qui a prévalu tout au long du XIXe siècle mais qui était resté en sommeil à la faveur de l’idéal démocratique des trente dernières années. Cette idéologie qui a divisé  le pays en trois au début dudit siècle (Nord-Ouest-Sud) peut se révéler une arme redoutable lors des prochaines élections. À ce titre, Jean-Charles Moïse, le leader de Pitit Dessalines, a fait montre d’une intelligence insoupçonnée quand il s’est rendu aux obsèques de son adversaire politique.

La géopolitique constitue, à notre avis, le cinquième angle de traitement de « l’affaire Moïse ». Il y a à cela trois raisons essentielles : d’abord les renversements et les tentatives de renversement des chefs d’État de l’Amérique latine et des Caraïbes  sont soit connus, soit concoctés, soit autorisés par les agences de renseignements et les gouvernements hégémoniques et subalternes de la région. En outre, du fait de son statut de chef d’État, l’homme ou la femme qui a accédé au pouvoir engage ou entretient des complicités de toutes sortes avec ses pairs en raison de l’homologation de leur fonction. Ainsi, ils jouissent de la primeur sur toutes les questions stratégiques relatives à la sécurité interne de leurs Etats respectifs et de la région. La dernière raison reste, sans doute, l’assassinat de Jovenel Moïse qui sera étudié sous toutes les coutures – de son mode opératoire à ses conséquences politiques– afin de prévenir toute réplique du même type.

La sixième perspective concerne l’héritage de Jovenel Moïse. On le sait tous, toutes les institutions républicaines d’Haïti sont démantelées par l’administration Moïse. Un Parlement édenté, un pouvoir judiciaire déchiqueté, une institution policière apeurée, une société civile clivée, une population angoissée, des partis politiques dispersés, un international nationalisé… Voilà entre autres le legs de Jomo. L’insécurité devient l’obsession de tous et de chacun. Les rencontres entre les acteurs se multiplient au même titre que s’enregistrent les morts par balle à Martissant, à Bel-Air, à Croix-des-Bouquets…

Le passage du premier représentant du PHTK à la tête du pays emmène les derniers résidus de l’optimisme social, installe la gangstérisation comme le premier repère de l’ordre social d’Haïti, décrédibilise toutes les institutions sociales, culturelles et politiques du pays au point qu’on en arrive à se demander si une nouvelle utopie collective est pensable. La partance devient dès lors l’exutoire par excellence tandis que l’angoisse de la mort hante même ceux et celles qui croyaient y échapper. Tout ce cocktail est conçu par quelqu’un aux origines sombres et non « modestes », mû par les déchirements et les déceptions de toutes sortes, invisible avant son accession au timon des affaires, dont le verbe trahit toutes les douleurs de sa condition, expose le vrai visage de son statut, qui espérait s’en tirer malgré le deal qu’on lui imposait. En un mot, un « piti » qui pensait vouloir jouer dans la cour des grands après leur avoir fait le vœu d’allégeance.

La septième et dernière perspective d’analyse, mais sans doute la morale de l’histoire « Moïse » : nous n’avons pas les moyens de notre politique. Souvent nous croyons que les mesures et décisions antinationales résultent de la mauvaise foi de nos dirigeants. Michel Joseph Martelly est arrivé au pouvoir grâce aux pressions des grands opérateurs internationaux. Le président d’alors, René Garcia Préval, avouait avoir été prévenu d’être lâché s’il n’obtempérait pas aux « indications » de ceux et de celles que nous connaissons. Quelque années avant lui, Jean-Bertrand Aristide, à son retour d’exil, a dû privatiser la plupart des entreprises publiques. L’homme en qui étaient placées toutes les espérances populaires dut conditionner son retour aux intérêts de la nation. Quand Michel Joseph Martelly, répondant à une relance d’un journaliste, lâchait rageusement « lè w prezidan w a konprann », que voulait-il suggérer par cet aphorisme tragique ?

Si Jovenel Moïse sortait d’outre-tombe, beaucoup lui demanderaient stupéfaits: « Que n’avais-tu pas compris, bon dieu de merde ? »

Le pouvoir est à connaître en Haïti.


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