« Le Premier ministre Ariel Henry est le deuxième choix des acteurs de l’opposition », selon le professeur Jean Antoine Mathias Loréus

Written by on December 21, 2023

Le Nouvelliste publié le 20 décembre | Lecture : 6 min: Les acteurs de l’opposition ne souhaitent pas le départ du Premier ministre Ariel Henry s’ils n’ont pas la garantie de pouvoir le remplacer, a révélé Jean Antoine Mathias Loréus, à l’édition de Panel Magik du lundi 18 décembre 2023. Invité à la matinale de Magik 9, M. Loréus a analysé, dans la perspective de la théorie des jeux, l’échec des tentatives de médiation à la crise haïtienne en fonction des forces en présence, des stratégies utilisées et des résultats attendus de part et d’autre.

« Pour comprendre l’échec des tentatives de médiation entre les acteurs haïtiens jusqu’ici et celles qui auront lieu à l’avenir, il faut comprendre le cadre général », a indiqué M. Loréus, invitant à faire l’analyse des forces en présence, de leur motivation, de leurs stratégies, de leurs relations de préférence par rapport aux possibles résultats des négociations et des issues que peuvent prendre celles-ci.

Analysant les forces en présence, M. Loréus a souligné que l’on est en présence « d’acteurs motivés par des intérêts individuels qui s’engagent dans une logique d’interaction stratégique », faisant remarquer que cette situation s’inscrit globalement dans un cadre non-coopératif. Toutefois, précise M. Loréus, les acteurs se divisent en acteurs individuels et d’autres qui sont regroupés. Parmi les acteurs individuels, il a identifié : OPL, Pitit Desalin ou Fanmi Lavalas. Quant aux coalitions, a-t-il mentionné, les acteurs de l’accord du 21 décembre et ceux de l’accord Montana.

« L’accord de Montana est un acteur important de la situation. C’est une coalition très instable car on retrouve en son sein des dynamiques de positionnement politique divergentes. La coalition n’est pas dans le noyau », a-t-il souligné.

« Deux dynamiques dominent la situation. D’une part, une dynamique coopérative et, d’autre part, une dynamique non-coopérative, qui cohabitent », a exposé M. Loréus. Quant aux acteurs nationaux, la majorité se connaissent et sont de sensibilité lavalas, a indiqué le professeur Loréus dans son analyse.

Parmi les autres acteurs de la situation, M. Loréus a cité également la société civile et les gangs. « Les gangs sont des acteurs car ils sont dans l’instrumentalisation réciproque avec différents acteurs », a-t-il fait savoir, précisant que rares sont les acteurs qui n’utilisent pas les gangs.

Selon les dires de M. Loréus, le dernier acteur de la situation est l’international, dominé par les États-Unis. « Les États-Unis sont maîtres de la situation. Ce n’est pas un joueur comme les autres acteurs de la situation. Parfois, il agit directement pour orienter les opérations stratégiques et, quelquefois, fait appel à d’autres pions, d’autres pays ou des entités multilatérales », a révélé M. Loréus.

« À part les Américains, tous les acteurs défendent leurs intérêts propres. L’intérêt fondamental est que les acteurs veulent être en position de distribution de pouvoir ou être bénéficiaires de cette distribution », a déclaré M. Loreus quant à la motivation des acteurs, ajoutant : « Au niveau académique, il est démontré que la personne dotée de la faveur de distribution du pouvoir à la période t, définit la distribution de la richesse et du pouvoir pour la période prise et pour la période suivante. Le pouvoir, ici, se rapporte au pouvoir de jure, c’est-à-dire ceux-là qui vont se présenter aux élections et au pouvoir de facto, celui qui n’est pas visible mais qui détient le pouvoir réel ».

« Le maître du jeu en Haïti reste et demeure les États-Unis. Peu importe le désaccord, c’est la décision des États-Unis qui va finir par aboutir. Cependant, cet acteur continue d’instrumentaliser d’autres acteurs de la communauté internationale sur la situation haïtienne car il est préoccupé par d’autres situations mais reste attentif aux évolutions de la situation », a-t-il argué, révélant que tous les acteurs haïtiens, dont ceux de Montana, ont un soutien dans l’international.

« À Washington, il y a plusieurs cercles de pouvoir. Et chacun des acteurs nationaux de la crise haïtienne est en lien avec un acteur de l’international », a affirmé M. Loréus, soulignant que tout est rapport de force entre ces cercles de pouvoir.

Évoquant la position de la population qui serait maître du jeu dans la situation globale, Jean Antoine Mathias Loréus a indiqué qu’elle est contenue par l’instrumentalisation des gangs, par « des forces mafieuses profitant du maintien du chaos, ceux qui sont autour du pouvoir qui bénéficient de la distribution du pouvoir et de la richesse, et ceux de l’opposition qui pensent pouvoir utiliser cette force au cas où il y aurait une possibilité de transfert du pouvoir ». En outre, M. Loréus a signalé que la population est aussi contenue de manière psychologique par le programme Humanitarian Parole.

Et si les groupes de l’opposition ne sont pas détenteurs du pouvoir, M. Loréus a souligné « qu’ils ont différents niveaux d’accès au pouvoir. Certains sont au pouvoir en secret et d’autres ont des accès privilégiés au Premier ministre ».

« Il y a des acteurs qui adoptent la stratégie de l’usure, dont les acteurs regroupés autour de l’accord de Montana », a exposé M. Loréus, précisant que dès le départ les tenants de cet accord se sont positionnés comme une alternative au pouvoir du Premier ministre, en prêchant le dialogue pour la prise du pouvoir. Pour sa part, le pouvoir en place a répliqué « en instrumentalisant la stratégie manipulatoire du dialogue », prenant les tenants de Montana dans leur propre jeu, en faisant durer le dialogue pour garder le pouvoir.

« La rationalité individuelle peut se révéler parfois contre-productive car le but visé n’est pas seulement fonction de ce que l’on entreprend, elle est également fonction de ce que font les autres acteurs », a-t-il souligné, marquant un revirement stratégique du camp de Montana réclamant à partir de la deuxième année du Premier ministre « la sécurité pour les élections ». Une stratégie que M. Loréus juge dangereuse, car, a-t-il dit, il est dans l’intérêt du pouvoir de ne pas organiser les élections pour garder le pouvoir, rappelant que le Premier ministre Ariel Henry n’a pas un mandat défini dans le temps.

« Le Premier ministre Ariel Henry, c’est le deuxième choix des acteurs de l’opposition », a martelé M. Loréus, expliquant qu’à défaut de prendre les rênes du pouvoir, tous les acteurs de la crise haïtienne préfèrent voir que M. Henry reste en poste. À titre d’exemple, il a mentionné la proposition faite par les éminentes personnalités de la Caricom de partager le gouvernement avec l’opposition. « L’opposition pourrait profiter de cette opportunité pour intégrer le gouvernement et évincer le Premier ministre lors du Conseil des ministres », a-t-il avancé, soulignant que les principaux opposants à cette alternative étaient les membres influents de l’opposition.

Interrogé sur le poids de la communauté internationale et de son influence sur la situation haïtienne à travers notamment le mécanisme de sanction, M. Loréus croit que « les sanctions ont toute leur importance car il y a des acteurs de poids qui pourraient influencer la situation à travers la mobilisation ou le financement de la mobilisation mais ont peur de la menace des sanctions », ajoutant que les sanctions pourraient influencer encore plus la situation si les sanctionnés avaient le même niveau d’accès au pouvoir que les non-sanctionnés.

« Dans le futur, les sanctions peuvent avoir plus d’impact car certains acteurs qui voudraient participer aux prochaines compétitions électorales pourront se regrouper pour influencer les résultats des élections, surtout s’il n’y a pas une liste formelle des Nations unies et l’adoption de mesures au niveau national», a-t-il prédit, redoutant une répétition de l’histoire comme cela a été le cas après le procès de la Consolidation. Néanmoins, pour les choix d’action des acteurs du secteur privé et ceux de la politique sont influencés par les menaces de sanctions, a-t-il poursuivi, indiquant que cela peut motiver leurs choix stratégiques, même si pour l’instant les sanctions n’ont pas d’impact réel sur leurs situations.

Pour une issue à la crise, Jean Antoine Loréus recommande ce qu’il appelle « une négociation à l’envers ». « Jusqu’ici, il n’y a pas de négociation. Dans une dynamique de négociation, la première étape serait de définir la base de la négociation, dans l’espace des solutions possible », regrettant que les discussions sur la base de la négociation trainent.

« Avant l’accord du 21 décembre, le Premier ministre n’avait pas de mandat limité dans le temps. Avec cet accord, le mandat de M. Henry a été limité dans la durée mais il est sûr de trouver, avant la date butoir, un consensus minimal avec la quasi-totalité des partis de l’opposition, qui va lui permettre de fixer une nouvelle date limite que celle fixée par le précédent accord et lui garantir de prolonger son mandat », a soutenu M. Loréus, précisant que le Premier ministre ne respectera pas les termes de ce nouvel accord que sur la demande du maître du jeu et que par ailleurs le possible déploiement d’une force de soutien à la sécurité ne représentera en rien une contrainte au pouvoir du Premier ministre.

Par Jonasson Odigène


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