La crise haïtienne peut-elle être résolue sans l’implication de l’université ?

Written by on July 21, 2021

Publié le 2021-07-20 | lenouvelliste.com Après avoir réuni des militants, des leaders et activistes politiques des divers courants de la vie politique nationale, les organisateurs de la journée du 17 juillet croient pouvoir sortir une proposition de transition dotée de ses mécanismes et d’outils organisationnels afin de sortir Haïti de la crise politique. Des intellectuels de haute voltige ont participé à l’événement, mais sans arriver à constituer l’organisation de la sphère du savoir dont une société moderne a besoin pour former ses jeunes et inspirer les politiques du pays. Les participants semblent suivre la manière traditionnelle de mise à l’écart de l’université, sans secouer la relation savoir- pouvoir que le territoire garde depuis la colonisation française. D’où la question légitime. Peut-il exister présentement une sortie de crise en Haïti sans un engagement significatif de l’université haïtienne (publique et privée), à travers ses chercheurs et ses différents spécialistes, dans la construction d’un diagnostic et d’un nouveau récit sur la société haïtienne ?

En parlant de l’université, beaucoup de lecteurs s’attendent à discuter de l’intellectuel haïtien, un diplômé souvent formé dans un autre pays, qui ne produit pas de connaissances sur sa société, car les autorités nationales ne financent pas la réflexion intellectuelle. Haïti n’a pas les connaissances servant de référence à l’action de l’État et contribuant à former les jeunes Haïtiens. Les dirigeants n’ont pas accès aux principes qu’ils doivent suivre pour répondre aux besoins de la société.

Toutes les sociétés sont bâties sur un système de connaissances qui s’impose à leurs individus, que les chefs doivent connaître et appliquer pour assurer la paix sociale. Leurs chefs peuvent innover, mais en suivant les savoirs qui sont déjà établis. En général, un chef applique les idées émanant de sa société. Il s’astreint à une rigueur pour observer les valeurs et appliquer la volonté des dirigés. Pour acquérir ces connaissances, les sociétés actuelles financent la recherche scientifique. Ce dispositif manque à Haïti où ses chercheurs produisent peu de réflexions sur les multiples aspects de la vie nationale.

Ce pays peut prétendre disposer de brillants intellectuels qui s’installent à l’étranger ou en Haïti. Certains collaborent dans les cabinets gouvernementaux, mais le pays ne dispose pas d’un système de savoirs auquel les acteurs sociaux se réfèrent à n’importe quel moment, qui contribue à renforcer leur autonomie face à l’extérieur, car l’université, une des institutions de l’État moderne, manque dans l’organisation de la vie politique haïtienne. Les facultés enseignent des savoirs venus d’autres sociétés. Mais elles ne diffusent pas les connaissances produites dans la société haïtienne. C’est pour cela qu’Haïti fait face à des crises durables. Notons que l’université n’est pas un secteur, terme impropre pour parler de la décomposition de la société en sphères différentes. L’université doit produire les réflexions que les acteurs des autres domaines de la société doivent connaître et appliquer. C’est à partir de là que commence la discipline collective.

En général, les dirigeants peuvent dialoguer avec les citoyens et cultiver une perception profonde de leur société parce qu’ils ont été instruits et éduqués suivant les valeurs et les réalités de leur pays. Cette préparation débute dès le jeune âge quand l’écolier et l’étudiant plus tard apprennent à connaître les valeurs et les produits de leur pays à partir desquels ils pourront développer la connaissance scientifique. L’étudiant lit, commente, critique les textes produits sur son pays à partir desquels il formule ses propres propositions. Cet apprentissage contribue à bâtir sa force morale et le rend suffisamment motivé pour répondre aux problèmes de sa société.

Il existe une grande différence entre préparer des jeunes pour occuper des emplois et les préparer pour servir leur pays. C’est parce que l’université échoue à transmettre les connaissances sur la société et à préparer les jeunes que les dirigeants deviennent incompétents et prennent rapidement une posture dictatoriale, car ils n’ont pas appris à connaître leur pays ni le sentiment des citoyens afin de mieux le servir. Si ce savoir n’est pas déjà là, le dirigeant sera contraint d’écouter un autre savoir. Il devra suivre des conseillers qui ont étudié dans d’autres pays ou des experts venus d’ailleurs. Il se mettra à attiser les crises de sa société et contribuera à aggraver la corruption, car les dirigeants et les dirigés, les agents de l’État et les autres acteurs de la société sont rarement face à face pour discuter des normes que les uns et les autres doivent suivre, car ils ne partagent pas la même culture ni les mêmes connaissances de base.

En parlant des individus qui produisent les connaissances, nous ne voyons pas forcément des recteurs, mais surtout des chercheurs qui peuvent expliquer les problèmes de la société suivant leurs champs d’expertise. Ces derniers proposent des réflexions dont les leaders politiques et les citoyens organisés peuvent s’inspirer afin d’orienter leurs actions. Rappelons aux individus qui dénigrent les intellectuels en Haïti que les savants ne dictent pas des solutions. Toutes les sociétés ont un savoir construit avant les individus qui sont dans l’action. Tant que les acteurs haïtiens refusent d’admettre ces relations connectant le savoir au pouvoir, ils auront du mal à ériger un État moderne. Si le savoir manque, la société sera instable, car les dirigeants et les dirigés ne partagent ni les mêmes idées ni les mêmes valeurs. Si le savoir manque, les jeunes ne pourront pas améliorer leurs connaissances et faire augmenter la production en Haïti. C’est pour cela que nous déduisons que la faiblesse de l’université en Haïti à produire des idées va de pair autant avec le sous-développement qu’avec les pratiques non démocratiques du pouvoir. Le savoir vient avant l’individu.

La crise politique haïtienne dure car les réflexions de référence qui devraient rendre compte des impasses de la société ne sont pas élaborées par les philosophes, les sociologues, les économistes, les géographes et les démographes, entre autres. Ces spécialistes n’ont pas les moyens d’amorcer cette activité. Beaucoup de dirigeants et de diplômés haïtiens croient que les réflexions venues de l’étranger sont meilleures que celles qui sont élaborées dans leur société. Cette croyance qui dure depuis l’époque coloniale conduit au fait que le système éducatif haïtien ne prépare pas les jeunes Haïtiens et les jeunes Haïtiennes, sur les plans moral et technique, à occuper de manière valable les différentes positions de la société. Des auteurs isolés peuvent proposer des connaissances qui ne seront ni diffusées, ni débattues, ni améliorées sans le concours de l’institution universitaire. Les dirigeants qui accèdent au pouvoir n’auront pas alors le minimum de connaissance sur les réalités de leur société.

Si ces dirigeants font mal, c’est parce que le système éducatif ne leur avait pas enseigné ce qu’ils devaient faire. Le dirigeant applique ce qu’il avait appris. En œuvrant dans le secteur public ou privé, l’individu exécute ce qu’il avait étudié, car il ne peut pas agir comme un déviant. Tous les individus d’une société ne peuvent pas être des déviants. Si la crise haïtienne perdure, c’est parce que le système éducatif a échoué dans ce travail de production de connaissances et de formation des individus.

Parfois les cadres haïtiens croient que les réflexions produites par les auteurs haïtiens sont impénétrables, mais en laissant percevoir deux lacunes du système éducatif. En premier lieu, ces cadres n’ont pas été initiés à la lecture et la critique des textes sur la société haïtienne ni à proposer leurs propres réponses aux problèmes qui y sont posés. Les enseignants pâtissent de cette carence. Par ailleurs, les textes posent des problèmes collectifs dont l’identification n’avait pas été déjà faite avec les écoliers et les étudiants pendant leur parcours scolaire. Dans ce contexte, les gens sont préparés pour occuper des positions, mais ils ne seront pas prêts à contribuer à des réponses aux problèmes collectifs qui n’ont pas été discutés. Nous savons que sans ces connaissances de base, les valeurs morales sont absentes ; les individus refuseront de s’astreindre à une discipline de travail, car ils n’ont rien à défendre pour la société.

Pourquoi retourner à l’université dans ces situations d’impasse collective ? Dans ces moments de vide institutionnel, l’université dispose de l’autorité morale et des moyens matériels de convoquer ses meilleurs spécialistes pour parler des questions de société. Elle détient aussi l’autorité institutionnelle pour instituer le cadre de la discussion et convoquer les chercheurs des différentes disciplines. Aucune autre institution ne saurait la remplacer dans cette tâche. Elle contribue à élaborer l’ensemble des connaissances que les acteurs doivent posséder pour faire fonctionner la société. Elle se présente comme une sphère neutre où des connaissances qui émergent portent le sceau de la vérité. Elle produit un savoir que les acteurs des autres sphères peuvent adopter dans l’immédiat ou pour préparer le futur. À partir des débats d’idées, les chercheurs proposent un cadre global qui ouvre à chacun la possibilité de savoir comment organiser son secteur.

Pour montrer l’aspect pratique de la réponse, les acteurs voulant accompagner la transition devraient commencer par préparer les forces vives du pays à mieux connaître les problèmes de la société en organisant une conférence des intellectuels haïtiens sur la crise haïtienne. Cette conférence doit aider à faire surgir une meilleure compréhension de la crise, une concertation des acteurs haïtiens sur la réponse à lui proposer et suggérer une cohérence des actions qui devront être entreprises dans les différents domaines de la vie sociale. Cette cohérence des actions devra faciliter l’adoption d’une discipline de l’ensemble des acteurs. Toutefois les acteurs doivent construire une autre forme d’organisation de l’État.

Il nous faut imaginer une nouvelle organisation institutionnelle de l’État haïtien. L’université s’organise en une sphère autonome qui dispose des moyens financiers pour produire des connaissances sur les aspects sociaux et la base matérielle de la société. Les savants peuvent rester dans leur sphère sans avoir le besoin de s’engager dans la politique active. Les universités forment les jeunes qui appliquent les connaissances apprises. Les dirigeants ainsi que les militants politiques auront alors accès aux connaissances à partir desquelles ils pourront formuler leurs projets de société et négocier leurs politiques avec les forces en présence. La connaissance vient avant le dirigeant qui ne bafouille pas ses politiques. C’est le seul moyen de construire une société autonome. Dans le cas contraire, les acteurs haïtiens perdront l’autonomie qu’ils ont cru obtenir pour organiser la transition. Si cette proposition est rejetée, chaque individu viendra dire son mot, les revendications fuseront de toutes parts sans se courber à une discipline d’ensemble.

Frédéric Gérald Chéry

Ph.D. Economiste/statisticien


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