Jovenel Moïse ou la psychose du pouvoir

Written by on July 19, 2021

Publié le 2021-07-16 | lenouvelliste.com Jovenel Moïse, dans les derniers temps de sa vie, donnait l’image troublante d’un être ayant glissé imperceptiblement dans un personnage imaginaire qu’il avait fini par se créer, un Jupiter juché sur son Olympe lançant ses foudres tous azimuts. Il était devenu comme étranger à lui-même, incapable de tenir la bride à ses ardeurs autoritaires, manifestant en maintes occasions l’assurance arrogante qui le rendait inaccessible à la logique, au point de se décréter seul maître du pays après Dieu.

Comment cet homme qui, de l’avis unanime de ceux qui l’ont connu avant 2016 (je ne l’ai jamais rencontré), passait pour un homme affable, prévenant et doté d’une solide dose de bon sens, est devenu ce personnage fantasque dont la vanité et l’autosatisfaction étaient devenues notoires ?

Cette transfiguration était patente même dans ses gestes: des mains en perpétuels mouvements comme pour broyer, la bouche figée dans une moue de dédain, le menton volontaire, un regard habité en permanence par une hostilité cinglante. Il avait parfois des éclairs fulgurants de lucidité vite ternis par une vision fractionnée du paysage politique et social haïtien. Il se vivait peut-être comme un Sankara mais plus secrètement et sans doute plus pleinement comme un François Duvalier.

Parce qu’il a eu très peur lors de la période dite « lòk » (il n’avait pas pris le risque de relever le défi des habitants de Vertières) comme jadis Papa Doc en juillet 1958 lors de l’équipée Pasquet, il fit grande provision de rancoeurs contre tous ceux qui s’étaient opposés à lui, surtout contre ceux du secteur privé qui n’étaient pas ou n’étaient plus de son bord. L’image, jusqu’alors intériorisée de l’homme vindicatif, sorti du néant par son mentor Martelly, émergea brusquement. On retrouva alors, avec une évidence criante, toutes les caractéristiques de son lointain inspirateur: le culte de la personnalité, la mentalité d’assiégé, la volonté de diviser et d’antagoniser son entourage, une âme étrangère aux scrupules, un appétit grandissant pour le pouvoir à vie (« Yo pap janm pran pouvwa lan men nou ») ayant pour soutiers les gangs, version exacerbée de la milice macoute, un entêtement acharné pour remodeler nos institutions après les avoir vidés de leur contenu démocratique. Il bénéficia du soutien international au nom de la stabilité politique comme jadis Duvalier misa sur l’anti-communisme pour durer.

Mais autre temps, autres moeurs. À l’ère des nouvelles technologies de l’information et de la liberté de la presse durement conquise, les surenchères démagogiques trouvent leurs limites. Se présenter comme le parangon de l’anticorruption alors qu’on préside un pouvoir corrompu; comme l’ennemi des prédateurs alors qu’on s’en entoure; dénoncer l’opposition comme opportuniste et sans projets alors qu’on ne fait pas rêver le peuple; se vanter d’être le garant de la paix et du progrès alors que la peur habite toutes les consciences et que le pays sombre dans la misère, c’est ouvrir la voie à toutes les audaces et s’exposer à tous les dangers. Epicure disait: “ Celui qui a l’esprit bien en paix ne dérange ni lui-même ni les autres ”. Jovenel Moïse n’avait pas l’esprit en paix. Il en a payé tragiquement le prix.

Robert Malval


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